Après avoir réfléchi un peu, le cacique demanda au religieux si les chrétiens allaient au ciel. Le religieux lui répondit que ceux qui étaient bons y allaient. Le cacique dit alors sans réfléchir davantage qu'il ne voulait pas aller au paradis mais plutôt en enfer, pour ne pas être avec eux et ne pas voir des gens aussi cruels.

Bartolomé de Las Casas
Très brève relation de la destruction des Indes

Journal de bord

Journal de bord
28.10.2016
Article

Le migrant et l'humain

Cet été, nous sommes allés en Suède. En Suède, j’ai rencontré un irakien. Bon père de famille. Il emmenait ses enfants sur l’île de Klubbviken pour un dimanche à la plage.

Cet irakien vit en Suède depuis 12 ans. Il ne m’a pas raconté toute son histoire, mais je sais qu’il vient d’un village tout au nord de Mossoul. Qu’il a gardé des contacts là-bas et que la notion même de vie y est périlleuse.

Cet homme est un immigré.

Il s’est arraché de son pays pour une vie meilleure. Il est venu en Suède faire des études d’ingénieur et participe aujourd’hui à la construction de barrages hydroélectriques. Il n’a peut-être pas traversé la méditerranée sur un radeau de fortune, débarqué à Kos sans rien d’autre qu’une paire de pompes. Il a saisi une occasion qui se présentait à lui, il a osé, il s’est inventé une vie.

C’est un grand homme, l’homme en mouvement.

Tous les migrants qui osent prendre la mer sur des radeaux de fortune sont des grands hommes. Ils ont la force de s’arracher à un destin de ruine et de misère, le courage de tout abandonner quand la majorité des hommes se recroqueville sur une mince propriété.
Tous les migrants qui se présentent aujourd’hui aux portes de l’Europe ont accompli plus dans leur vie que les messagers qui nourrissent de leur rancœur les réseaux sociaux. Ils ont abandonné père et mère, pris la route d’un grand voyage. Ce n’était pas un choix mais la force du besoin, l’instinct de survie.

J’ai souvent pensé à une vie mi-nomade mi-sédentaire. J’y pense encore. Quand on a un peu voyagé, on s’est forcément posé à un moment ou à un autre la question d’un grand départ. Pour moi, il ne présenterait pas un grand risque. Je prendrais un congé sabbatique et irais où bon me semble sur la planète. Un passeport français ouvre toutes les frontières.
Je pourrais tout aussi bien changer de vie, m’installer à Almaty puis à Sidney, trouver une activité freelance qui me rapporterait de quoi subvenir à mes besoins. Et puis en cas d’échec, je pourrais toujours rentrer, retrouver une activité ici, revenir à ma vie d’avant.

Je suis européen et j’ai cette liberté de vie, ce choix presque infini. J’ai cette chance. Je ne suis pas né en Syrie, ni en Irak. Ma famille est catholique.
Je suis né majoritaire dans un des 5 pays qui a droit de véto au conseil de sécurité de l’ONU. Combien sommes-nous sur la planète ?

3800 migrants sont morts en Méditerranée depuis le début de l’année 2016. . Ils n’avaient peut-être pas tous conscience du danger, mais la peur et l’espérance les ont porté jusqu’en Egypte ou en Tunisie. Ils ont pris un bateau pour une terre de liberté, ceux qui sont arrivés ont été placés en détention dans des camps.
Et à vrai dire, ils sont sûrement mieux dans ces camps qu’ils ne l’étaient à Mossoul ou à Alep, sous les bombes ou la tyrannie, parfois les deux réunis.

Ici, on les considère comme une masse : les migrants, comme un danger : les musulmans, comme une bizarrerie : les nomades. Trois facettes pour la définition d’un peuple barbare d’invasion dont il faudrait se protéger. Sortez les boucliers !

Notre humanité, notre vision d’égalité en restent bouche bée.

Considérons un instant les personnes, et notre tout en tant qu’humanité. Voilà qui change la perspective.
On dit souvent que le voyage ouvre l’esprit. Ce n’est pas le voyage, c’est le contact, la rencontre. Dans un hall d’immeuble, au Nord de la Suède, au fin fond de la Bolivie, notre état d’esprit forme notre rapport à l’autre, notre capacité à le considérer. Le voyage est la simple expression de cet état d’esprit.

En Suède, j’ai rencontré un irakien. Je crois que nous avons tous les deux passés un bon moment. Puis nous avons repris nos routes respectives. Je suis rentré en France, chez moi. Il ne rentrera pas à Mossoul tout de suite, peut-être même jamais.

Espérons qu’il trouve en Suède de quoi se sentir un jour chez lui.
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